Randall Kuhn
Suite à l’invasion de Gaza par Israël, le ministre de la défense d’Israël, Ehud Barak, a fait cette analogie : « Considérez ce qui serait arrivé si, pendant sept ans, des roquettes avaient été lancées sur San Diego, en Californie, à partir de Tijuana, au Mexique. »
En l’espace de quelques heures, une foule de commentateurs et de politiciens avaient repris, presque mot pour mot, la comparaison de Barak. En fait, même dans ce journal-ci, le 9 janvier dernier, Steny Hoyer, chef de la majorité démocrate à la Chambre des représentants, et Eric Cantor, chef de la minorité, ont ainsi conclu un éditorial : « Jamais les États-Unis ne resteraient sans réagir si des terroristes, de l’autre côté de la frontière, se mettaient à lancer des missiles sur le Texas ou le Montana. » Mais voyons si notre classe de politiciens et de commentateurs reprendront l’analogie suivante.
Considérez ce qui arriverait si San Diego décidait d’expulser la majorité de ses populations hispanique, afro-américaine, asiatique et autochtone, soit près de 48 pourcent de ses habitants au total, et de les relocaliser de force à Tijuana. Pas seulement les immigrants, mais aussi ceux qui vivent dans ce pays depuis plusieurs générations. Pas seulement les chômeurs ou les criminels ou ceux qui haïssent les Américains, mais les enseignants, les petits commerçants, les soldats, et même les joueurs de baseball.
Et si, par la suite, nous établissions des agences gouvernementales et confessionnelles chargées d’aider les Blancs à réintégrer leurs anciennes maisons. Et si nous rasions des centaines de maisons situées en zones rurales ayant appartenu à ces populations et qu’avec l’aide de dons provenant de gens des États-Unis et d’autres pays, nous reboisions les villes et villages qu’elles occupaient, créant des réserves naturelles pour le bonheur des Blancs... Cette idée semble affreuse, n’est-ce pas? On me traitera peut-être d’antisémite pour avoir dit cette vérité. Et bien, la vérité est que je suis juif et que le scénario que je viens de décrire est confirmé par plusieurs érudits israéliens qui affirment que c’est exactement ce qui s’est produit lorsque Israël a expulsé des Palestiniens du Sud d’Israël et les a relocalisés de force à Gaza. Mais cette analogie ne s’arrête pas là.
Et si les Nations Unies gardaient à Tijuana, pendant 19 ans, ces minorités expulsées dans des camps surpeuplés, où couvent des sentiments grandissant de haine et de colère? Puis, les États-Unis envahiraient le Mexique, occuperaient Tijuana et y bâtiraient de vastes complexes immobiliers que seuls les Blancs pourraient occuper.
Et si les États-Unis construisaient un réseau d’autoroutes reliant ces citoyens américains vivant à Tijuana au reste des États-Unis, sur lequel seraient répartis des postes de contrôle non seulement à la frontière du Mexique et des États-Unis, mais près de chaque quartier de Tijuana? Et si nous exigions de chaque résident de Tijuana, réfugié ou local, de produire une carte d’identité sur demande aux militaires américains? Et si des milliers de résidents de Tijuana perdaient leur maison, leur emploi, leur commerce, leurs enfants et leur dignité à cause de cette occupation? Seriez-vous alors étonnés d’entendre parler d’un mouvement de protestation qui aurait parfois recours à la violence? Et maintenant, voici le plus incroyable.
Imaginez ce qui se produirait si, après avoir expulsé toutes les minorités de San Diego, les avoir envoyées à Tijuana et les avoir assujetties à 40 ans d’occupation militaire brutale, nous quittions tout à coup Tijuana, tous les colons blancs et soldats y compris. Et si, plutôt que de leur donner enfin leur liberté, nous construisions un mur électrifié d’une hauteur de 6 mètres tout autour de Tijuana, non seulement aux limites de San Diego, mais tout le long de la frontière mexicaine également. Et si nous érigions en plus des miradors de 15 mètres de haut équipés de mitrailleuses, et que nous leur disions que s’ils s’approchent à moins de 100 mètres de ce mur, nous les tirerons à vue? Et si quatre jours sur cinq nous gardions clos tous les postes frontaliers, ne permettant même pas le passage de denrées, de vêtements ni de médicaments? Et si nous patrouillions leur espace aérien avec nos avions de chasse ultramodernes tout en ne leur permettant de posséder que des avions-citernes? Et si nous patrouillions leurs eaux avec des croiseurs et des sous-marins, tout en ne leur permettant même pas de pêcher?
Seriez-vous alors étonnés d’apprendre que même après avoir été « libérés » – et affamés sans pitié – des groupes de résistance, à Tijuana, continuent de lancer des roquettes sur les États-Unis? Probablement pas. Mais vous seriez peut-être étonnés d’apprendre que la majorité des habitants de Tijuana n’ont jamais touché à une roquette, ni à un fusil ni à aucune sorte d’arme.
Au contraire, la majorité a soutenu, contre tout espoir, les négociations visant à trouver au conflit une solution qui apporterait la sécurité, la liberté et l’égalité des droits pour deux états indépendants vivant côte à côte. Voilà la véritable analogie à faire sur l’attaque militaire israélienne contre Gaza, aujourd’hui. Bientôt, le gros bon sens prévaudra peut-être et aucune analogie trompeuse sur Tijuana ou sur le fou meurtrier d’en face qui cherche à tuer votre fille ne viendra occulter la vérité. Et à ce moment-là, dans un pays dont le peuple a déjà crié We shall overcome, Ich bin ein Berliner, Mettons fin à l’Apartheid, Libérez le Tibet et Sauvez le Darfour, nous nous rassemblerons et crierons « Libérez Gaza, libérez la Palestine! ». Et parce que nous sommes américains, le monde nous entendra et ils seront libérés; et peut-être qu’alors – peut-être – les résidents de cette Terre Sainte connaîtront la paix.
Randall Kuhn est professeur adjoint et directeur du Global Health Affairs Program de l’École d’études internationales Josef Korbel de l’Université de Denver. Il revient tout juste d’un voyage en Israël et en Cisjordanie.
Le mercredi 14 janvier 2009